Blog et articles

Cette page est la compilation de toutes mes notes et articles publiées dans les colonnes 
de la Charente Libre

Blog Charente libre (juin 2012) : des étoiles jaunes en vente

 
Je me suis déplacé ce week-end pour contempler de beaux uniformes de l'Empire et des conflits du XXe siècle à Saumur. J'ai été satisfait. Néanmoins des stands de vente m'ont beaucoup choqué. je publie ici la note qui paraît aujourd'hui dans la Charente Libre
 

 
                                                                                                       

Étoiles jaunes en vente...

« Connaissez-vous Saumur… » ! Si mes souvenirs sont bons, les paroles de cette chanson ont été rédigées par le groupe  de rock Trust. Oui je connais Saumur. C’est même une très belle ville agrémentée d’un magnifique château dominant la Loire. Saumur, c’est aussi, pour le professeur d’histoire-géographie que je suis, ce magnifique fait d’armes réalisé par les cadets de l’école de cavalerie en juin 1940. Sensible à cette histoire, mais aussi curieux de voir des engins de la Seconde Guerre mondiale, je m’y suis déplacé ce week-end. De nombreux collectionneurs présentaient effectivement les uniformes et le matériel des armées depuis l’Empire. Coiffés de magnifiques bonnets à poil, des grenadiers et des chasseurs à pied de la Garde impériale ont ainsi défilé devant moi. Il fut même possible de voir un char Renault de 1918, un tigre royal de l’armée allemande, un sherman américain. Comme on peut le prévoir pour de telles manifestations, on remarque des stands où des passionnés peuvent acheter casquettes, vestes ect… Justement dans l’un de ses stands, je remarque une caisse en carton. Je m’approche. Je n’en crois pas mes yeux : un buste d’Hitler. J’interpelle le vendeur. C’est un aumônier ! Il me répond : « c’est le commerce » ! Donc cela se vend. Pas de problème de conscience apparemment. Quelques minutes plus tard, un autre stand. Et là, c’est la nausée, des frissons sur tout le corps. Plusieurs étoiles jaunes de la Seconde Guerre mondiale sont exposées et bien mises en valeur. Elles sont vendues –oui vous lisez bien-, elles sont vendues dix euros. La plupart ont appartenu à des enfants et une inscription fait remarquer qu’elles sont bien d’origine (prises à la frontière germano-polonaise). C’est tellement incroyable et ignoble que j’en oublie presque les portraits de Pétain (époque Vichy) vendus à leurs côtés. Et là je me pose des questions. Comment est-il possible que l’on puisse autoriser la vente de tels objets ? J’interpelle les autorités de la République. Car moi, en tant que professeur d’histoire-géographie mais surtout en tant que citoyen français, je suis –et mes mots sont pesés- horrifié et scandalisé.

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Blog Charente libre du 12 et 13 décembre 2012 : Lettre anonyme... une histoire très ancienne en Charente

En ces temps pitoyables où la lettre anonyme est encore, malheureusement d’actualité, j’y vois l’occasion de revenir sur l’histoire de cette pratique puante et nauséabonde. Disons-le tout de suite, elle est très ancienne.

Déjà sous la Révolution des citoyens zélés, par une simple lettre de dénonciation, ont envoyé sur l’échafaud de pauvres bougres dont le crime reposait sur le fait d’être des voisins gênants. Il s’agissait souvent de propriétaires dont les terres faisaient plus d’un envieux et ceci depuis des générations. Les archives départementales de la Charente font état de ces lettres, mais elles sont assez rares, il faut le reconnaître. Sous Napoléon, le préfet de la Charente en reçoit encore quelques-unes. Elles sont « l’œuvre » de personnes qui dénoncent les « planqués », les fils de bonne famille qui, grâce à leurs relations, ne partent pas sur les champs de bataille. Certaines vont même très loin, en indexant un préfet corrompu qui, en échange d’une somme d’argent coquette, aurait permis à des jeunes fortunés de continuer leur vie oisive à l’ombre de leur beau château. Les faits sont attestés. Mais une enquête sur tout le département montre que les fils de notables ont tout de même payé un lourd tribut dans les guerres de l’Empire. La lettre anonyme peut aussi être un moyen de contester, à l’époque, un régime politique qui méprise les libertés individuelles. Plusieurs écrits anonymes politiques sont ainsi recensés à Angoulême et ailleurs de 1800 à 1870. On y dénonce toujours la tyrannie du souverain, ses atteintes aux libertés. On peut, dans un tel contexte, comprendre l’anonymat. Mais tout au long du XIXe siècle, les lettres anonymes traditionnelles et sans revendication politique affluent toujours à la préfecture ou parfois au ministère de l’Intérieur à Paris. En 1821, à Chasseneuil, un ancien officier de l’Empire, chevalier de la Légion d’honneur, est ainsi dénoncé par lettre anonyme pour être « en ménage » avec sa servante. Tout le monde, dans la commune, le sait et cela n’empêche nullement ce brave de continuer sa carrière d’adjoint au maire. Parce qu’il a versé son sang pour la France, le préfet refusera, à l’époque, de le révoquer malgré l’enquête diligentée par le ministre.  Trente ans plus tard, ce sont encore des lettres de délation qui jettent le doute sur l’honneur et la moralité d’un ancien officier de Napoléon qui aurait usurpé l’action d’éclat de son frère mort à la guerre pour obtenir la Légion d’honneur.  Comme on le voit, ces lettres sont produites par des personnes en proie à de profondes rancœurs personnelles. Mais c’est bien, à partir des années 1900, qu’on observe une explosion des lettres anonymes en Charente et ailleurs. Cette soudaine évolution ne signifie nullement, je vous rassure, le pourrissement des mentalités charentaises dès cette époque. Non, la raison en est plus simple. Cette inflation de lettres anonymes auprès des services du fisc, de la police, de la justice souligne avant tout les progrès de l’alphabétisation de la région. C’est en quelque sorte la scolarisation massive des Charentais qui explique ce changement. Les lettres de dénonciation inondent alors le commissariat de police. Elles semblent même se démocratiser, toucher autant le milieu des notables que celui des catégories sociales défavorisées. Durant la Grande Guerre, ce sont plusieurs lettres anonymes qui sont ainsi à l’origine de l’arrestation d’une « faiseuse d’ange » angoumoisine dont les « pratiques douteuses » auraient provoqué la mort d’une femme native de Chateauneuf (cf. la photographie). Mais les « heures de gloire » de la lettre de délation anonyme, pour la Charente et le reste de la France, correspondent à la période de l’occupation, ce qui, aujourd’hui, jette encore plus de boue sur celui qui commet un tel acte. Il importe effectivement de rappeler que cinq millions de lettres anonymes ont été écrites pendant l’occupation nazie. Les Allemands et le régime de Vichy ont toujours encouragé de telles pratiques qui, dans 90 % des cas, leur ont permis de retrouver des Juifs et des résistants. Parmi ces cinq millions de lettres, il est fort à parier qu’il existe des Charentais et des Charentaises qui, malgré l’immoralité de leur geste, ont fait parler leur haine au nom d’une « France propre et pure ». Comme on peut le voir, la lettre anonyme n’est pas une pratique nouvelle. Il semble même qu’elle dispose encore de belles heures devant elle. Qu’il s’agisse des années 1793, 1813, 1821, 1915, des années 1940-1944, ou 2012, la recette est la même et elle se résume en trois mots qui sont : immoralité, bouc-émissaire, démagogie. Et elle ne dessert dans les faits jamais celui qui l’écrit, sauf peut-être celui qui en abuse (cf. Le Corbeau d’Henri-Georges Clouzot). Il sera intéressant de voir si l’explosion du numérique et d’internet atténuera ou amplifiera le phénomène, source d’inspiration et centre d’intérêt pour cinéastes, romanciers, sociologues, psychiatres et historiens.

 Je signe… Stéphane Calvet

 
Il y a 200 ans l'enfer blanc de La Bérézina pour les Charentais
 
 
La Bérézina ! Il s’agit sans doute du fleuve russe (ou plutôt biélorusse) que les Français connaissent le mieux. L’expression, née comme chacun le sait dans l’enfer de la retraite de Russie, signifie désastre, catastrophe. N’assistons-nous pas à une Bérézina de l’UMP en ces jours douloureux pour la droite française dont une partie se réclame d’ailleurs du bonapartisme ? Nous ne répondrons pas à cette question aujourd’hui. Non, en ce 26 novembre 2012, on rappellera surtout, sur ce blog historique, que la Bérézina est loin d’être une catastrophe. Elle est, bien au contraire, une victoire. Oui, une victoire militaire dont le mérite fut d’éviter un désastre complet et total.
          Le 18 octobre 1812 la Grande Armée quitte Moscou en cendres. C’est le début de cette fameuse retraite de Russie que nous avons à plusieurs reprises évoquée dans les colonnes du journal. Les premiers flocons tombent tandis que les Russes harcèlent les Français épuisés par cinq mois de campagne éprouvante. Le froid, le vent glacial et les cosaques ont bientôt raison de cette masse humaine dans laquelle on comptait environ 400 Charentais. Le 26 novembre, ils sont à peine 50 000 lorsque les premiers détachements s’approchent des rives de cet affluent du Dniepr : la Bérézina. Pour regagner la Pologne, il est impératif de la traverser. Chaque soldat qui a fait jusqu’à maintenant l’effort de tenir le sait. Or, un soudain dégel rend la tâche très délicate. La glace a craqué à plusieurs endroits et surtout les Russes sont là qui attendent leur proie très affaiblie. Tout semble indiquer, vers le 25 novembre, que la route de Minsk est coupée. Mais Napoléon apprend qu’un passage est possible au gué de Studienka, à quinze kilomètres au Nord de la position initialement prévue. Immédiatement ce qui reste de la Grande Armée prend cette direction. Là, les 200 pontonniers du général Éblé se jettent dans une eau glacée pour construire deux ponts. Cet exploit, ce sacrifice (tous les pontonniers meurent pour permettre le passage de la Grande Armée) favorise le passage des troupes qui, arrivées sur l’autre rive doivent repousser les Russes. La bataille est terrible. Les positions sont prises et reprises. Malgré les conditions climatiques on s’entretue dans la neige rougie par le sang. Pendant ces combats titanesques, du  26 au 28 novembre, 20 000 Français peuvent franchir la Bérézina. On peut même sauver une partie de l’artillerie qui, à peine arrivée, est mise en batterie contre les Russes. On estime à 25 000 le nombre d’hommes tués et blessés lors de cette bataille. Le 29 novembre, au matin, il reste encore des milliers de traînards ; la plupart sont des malades, des blessés, des femmes, des enfants mais aussi des soldats sans armes. On donne alors l’ordre de brûler les deux ponts pour empêcher les Russes de s’en emparer. Tous les témoins évoquent avec effroi les cris de terreur poussés par ces soldats abandonnés sur l’autre rive. Le chacun pour soi donne lieu à des scènes terribles. On se jette à l’eau, on tue pour un radeau, un tronçon de bois. On piétine femmes et enfants. Balzac, dans Adieu, a magistralement rendu compte de l’horreur. Parce que le souvenir de ces foules écrasées par le nombre a frappé les rescapés, le mot Bérézina a rapidement été associé à celui de catastrophe. Or, sur un plan strictement militaire, il s’agit d’une victoire. Les Russes n’ont pas réussi à détruire la Grande Armée, ni à capturer Napoléon. Le premier à en payer le prix est le général russe Tchitchagov qui sera démis de ses fonctions par le Tsar quelques jours plus tard.
 
            Lors de ces fameuses journées qui ont marqué à jamais l’histoire, il convient de citer quelques Charentais. Les archives signalent que le sous-lieutenant Joseph Barraud de Villefagnan est porté disparu le 27 novembre en tombant du pont. Marc Delagarde, officier de santé de Confolens, perd son orteil après s’être jeté dans l’eau. Quant au lieutenant Guerry d’Écossas et au colonel Mouchet de Chasseneuil, ils reçoivent chacun un coup de feu à la jambe pendant les combats. Terminons en signalant l’héroïsme du capitaine Rochex de Cognac, qui, alors aide de camp du général Camus, parcourt seul une partie du champ de bataille pour annoncer à une division que les ponts viennent de brûler. Rochex, plutôt que de prendre le dernier convoi, a d’abord rempli sa mission, celle d’avertir ses frères d’armes.
 
 


1918... Victoire endeuillée

Demain, 11 novembre, les communes de Charente, comme toutes celles de France, rendront hommage, par une cérémonie rituelle, aux poilus de la Grande Guerre. Nous avons tous, en mémoire, les images diffusées à la télévision de cette masse compacte à Paris qui, en cette journée exceptionnelle, fête la victoire. Les visages sont radieux, on agite les drapeaux français et ceux de nos alliés. On serait ainsi tenté de croire que la première réaction des Français, le 11 novembre, aurait été une manifestation de joie. En fait, ces images sont trompeuses. Prises, en fin d’après-midi, elles dissimulent une réalité qui apparaît davantage dans les témoignages écrits que sur des photographies. Car, le 11 novembre 1918, à 11 heures, les Charentais sont d’abord saisis par une intense émotion. Plus que des sauts de joie, ce sont des larmes qui coulent sur les joues de tous. De tous, effectivement car, à cette date, personne n’a été épargnée par la mort de masse si caractéristique de la Grande Guerre. Tout le monde, je dis bien, tout le monde, a été touché par la disparition d’un proche. Et c’est à lui (ou à eux car il s’agit parfois de plusieurs proches) que l’on pense quand la cloche annonce cette victoire chèrement acquise. Dans les tranchées, les soldats, eux aussi, ne peuvent pas s’empêcher de verser des larmes en songeant à tous les camarades tombés depuis août 1914. Il y a même chez certains combattants un fort sentiment de culpabilité du fait d’avoir survécu à cet enfer alors que les autres ont été tués, mutilés ou estropiés. Il faut bien se rappeler que cette guerre fut la plus meurtrière de l’histoire de France. Le département de la Charente compte plus de 13 000 tués. Du 3 août 1914 au 11 novembre 1918 il est tombé en moyenne 8 Charentais par jour. Leurs noms figurent aujourd’hui sur les monuments aux morts. Étonnement ils n’apparaissent pas sur celui d’Angoulême. Les raisons de cette absence sont assez obscures. La liste étant longue (elle est aux archives), on pourrait supposer qu’il s’agit d’un problème de place. On peut aussi émettre l’hypothèse du problème financier. A la fin de la guerre il semble que des conflits aient surgi entre la municipalité, l’État et les associations d’anciens combattants quant au financement du monument. C’est peut-être volontairement alors que la vue, depuis les remparts, a été dégagée en direction du cimetière des Bardines. En somme un arrangement qui permet de ne pas oublier que les absents sont tout simplement inhumés dans le carré militaire du cimetière d’Angoulême qu’il est, en effet, possible de distinguer depuis la place Beaulieu. 

Histoires de violences en Charente (blog 30 octobre 2012)

La scène est plutôt cocasse. Elle s’est produite lundi soir dans un restaurant du centre de Poitiers où j’étais en train de dîner avec mon fils de huit ans. Assis au bar, un habitué de l’établissement, d’origine allemande, est pris à parti par un autre client. L’origine de la querelle ? Une parole déplacée sur les Allemands. Rapidement les insultes fusent : « tafiolle », « connard », « gonzesse ». Le plus petit, teigneux et hargneux, se sentant agressé, donne une gifle à celui qui l’interpelle. Puis une deuxième « tartine » est lancée. Les noms d’oiseau redoublent. Affolée, la patronne déclare : « Messieurs, calmez-vous, il y a un enfant devant vous ». Les bagarreurs n’en ont que faire. Ils se moquent de savoir si l’enfant est choqué. Chacun veut régler son compte à l’autre. Mais nous n’en sommes pas encore arrivés au plus drôle. Car, ce qui est, en effet, relativement amusant, dans cette histoire de poivrots de comptoir, c’est lorsque le petit teigneux dégaine sa carte de policier en criant : « vas-y, connard, appelle les collègues, fais-moi rire, tu l’as vue celle-là –il montre sa carte- vas-y connard, appelle les collègues », répète-il encore une fois. Son « partenaire » de baston ne sort pas sa carte. Mais on apprend alors qu’il est lui aussi de la grande maison de la police. Voilà une scène pour le moins ridicule. Deux policiers, l’un CRS, l’autre des R.G (d’après le patron du bar) s’insultent et se tapent en public dans un restaurant de Poitiers. « Ah, elle est belle la police, elle est belle la France ! » s’écrie le patron du bar.
            L’affaire étant finie assez rapidement (je ne m’attarde pas sur le CRS qui est resté au bar à raconter ses exploits de bagarre d’antan), je me suis plongé, après avoir rassuré mon fils qui n’a, il faut le dire, bénéficié d’aucune excuse (seulement celle de la patronne), dans une profonde réflexion sur la violence. Je n’irai pas proposer une analyse stérile, bien loin de mes compétences sur l’origine de la violence d’aujourd’hui ect… Cependant, en tant qu’historien local, j’ai rameuté mes souvenirs sur les violences d’hier. Nos ancêtres étaient-ils confrontés à cette violence tant dénoncée et répertoriée dans les médias actuels ?
           L’examen des archives judiciaires, la lecture des journaux locaux, les détails pris dans les rapports préfectoraux montrent que nos aïeux charentais du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, pourtant peu consommateurs de films d’horreurs et de jeux video, ont été confrontés à une violence bien plus récurrente et importante que celle observée aujourd’hui. Il ne se passait pas une semaine sans que la gendarmerie, le maire ou le garde-champêtre n’intervienne pour interrompre des querelles d’une violence souvent inouïe. En 1808, 400 soldats polonais de passage mettent à sac la ville d’Angoulême. En 1810, c’est un garde-champêtre ulcéré qui coupe le bras d’un jeune récalcitrant. Des querelles qui, aujourd’hui, feraient la une de tous les quotidiens y compris nationaux. En 1832, par exemple, il faut se souvenir que le tribunal d’Angoulême est saccagé par des milliers de paysans charentais qui n’acceptent pas la décision de la cour d’assises dont la faute a été d’acquitter deux nobles vendéens. Traqués dans les rues par une foule agressive et violente, ils doivent leur vie sauve au zèle de l’armée et des magistrats locaux. Il convient également de se rappeler qu’en moyenne trois à quatre infanticides sont traités par la cour d’assises de la Charente jusqu’en 1860-1870. Les bagarres avec coups de poing, objets tranchants et contendants se comptent par centaines chaque année. Elles opposent souvent les jeunes habitants de communes proches qui profitent des foires, des marchés et des frairies pour démontrer leur virilité. La bagarre devient même une sorte de rite d’initiation, un rite de passage de l’enfance à l’adolescence que le service militaire obligatoire et universel remplacera peu à peu. Mais c’est surtout l’exode rural massif et l’urbanisation qui, peu à peu, tend à « pacifier » les campagnes charentaises. Il y a de la sorte un déplacement progressif de la violence des zones rurales vers les centres urbains. Quant aux crimes de sang, ils ont tendance, eux aussi, à diminuer. Et comme le montre l’historien, spécialiste de la violence, Robert Muchembled, nous nous inscrivons dans l’une des époques les moins violentes de notre histoire. Quel paradoxe ! Or c’est la profusion des images, l’importance prise par les médias qui tend à convaincre l’opinion publique que nous vivons aujourd’hui dans une époque hors normes où la violence l’emporterait sur le droit. L’étude de l’histoire des faits violents sur le temps long prouve tout le contraire ! C’est pour cette raison, je pense, que mes amis policiers, hier soir, m’ont fait beaucoup rire. 
 
 
Il y a 200 ans, des Charentais pris dans le brasier de Moscou (Blog 15 septembre 2012)
 
Il y a deux cents ans la Grande armée entrait dans Moscou. La presse actuelle s’en fait l’écho, notamment les magazines et les revues traitant exclusivement de l’Empire et de Napoléon. En Russie, le gouvernement de Poutine encourage les commémorations de la grande guerre de 1812 qui permettent d’exalter les valeurs patriotiques d’un pays en proie à de nombreuses difficultés.
            Pour d’autres raisons, j’évoquerai dans cette note, le sort des Charentais qui font partie de la Grande Armée et qui, entre le 14 et le 17 septembre 1812, entrent dans la capitale des Tsars de toutes les Russies. Ces hommes ont franchi le Niémen en juin croyant affronter une armée russe déterminée. Or, celle-ci se dérobe toujours poussant Napoléon à pénétrer davantage dans l’immense plaine russe. Comme un précédent article l’a mentionné, les Charentais sont regroupés dans diverses unités. Le 12e RI, le 48e RI, le 56e RI en comptent environ 250. Les pertes, en juillet et août, ne sont pas encore importantes. Seul le 12e RI enregistre des tués et des blessés lors du combat de Polotsk le 18 août 1812. Cependant, le 7 septembre 1812, au petit village de Borodino à côté duquel coule La Moskova, les Charentais tombent par dizaines. Les Russes ont décidé, ce jour-là, d’arrêter les Français. La lutte est terrible, notamment au centre. Cette position, consolidée par une grande redoute truffée de canons, est la clé du combat. Y disparaissent le capitaine Dulau de Celettes ainsi que les soldats Gotte de Bris-sous-Chalais et Bireau de Villejoubert. Les blessés, extrêmement nombreux, sont dirigés vers les ambulances où les chirurgiens mettent à peine 20 secondes pour amputer les bras et les jambes que l’on entasse devant la tente. Atteint d’un biscaïen au bras gauche, le chef de bataillon Gaborit, natif de l’Houmeau et futur propriétaire du domaine de Chaumont, est informé de la gravité de sa blessure par les officiers de santé de son régiment. Sans aucune anesthésie, dans des conditions sanitaires déplorables, on lui coupe le bras à l’aide d’une scie. Huit jours plus tard il est emmené à Moscou que les Russes ont désertée. Pour les Français, c’est la récompense, c’est l’épisode final de cette guerre hors du commun. Tous croient que la paix sera alors signée. Napoléon prend ses quartiers au Kremlin en attendant la signature de l’armistice que le Tsar ne peut, selon lui, qu’accepter. Mais trois jours plus tard des rapports indiquent que des incendies démarrent un peu partout dans la ville. Au début, on croit à l’imprudence des soldats qui sont ivres et qui pillent les riches maisons moscovites. Très rapidement on s’aperçoit qu’il s’agit, en fait, de volontaires russes chargés par le comte Rostopchine de brûler la ville. Le capitaine Ravard, de la commune de Lachaise, alors fiévreux, rapporte dans une lettre adressée à ses parents, que le brasier est tel qu’il est impossible de voir à un mètre. Des témoins, proches de Napoléon, rapportent qu’à trois heures du matin on y voit comme un plein jour. Le vent, terrible, aggrave la situation. Non la guerre n’est pas finie. Les Russes ont bien l’intention d’enterrer la Grande Armée à Moscou sous les cendres. Napoléon le sait et s’interroge : faut-il rester à Moscou pour l’hiver ? Ou bien faut-il prendre le risque énorme de retraiter dans la neige jusqu’à Smolensk ? Les soldats de la Grande Armée ne savent pas encore qu’ils vont bientôt entrer dans la deuxième phase de cette campagne, la plus terrible de toutes celles qu’ils ont connues jusqu’à maintenant.
 
O tempora, O mores (blog 4 septembre 2012)
 
La Rentrée ! C’est sans doute le mot le plus à la mode cette semaine. Avec lui, son cortège de commentaires sur l’éducation nationale, sur les professeurs, sur les élèves, sur les parents, sur le ministre. On lit tout et souvent n’importe quoi ! On déplore aussi ! Jacques Guyon, par exemple, nous communiquait un papier sur cette assurance des profs contre les parents irascibles. Ailleurs on reparle des violences scolaires, des élèves insolents, des incivilités. A en croire la plupart de ces discours souvent surchargés de clichés, nous serions dans un système scolaire en déclin. On sort alors du chapeau, par l’effet rétro-nostalgie, l’école du passé, celle de papa, de mamie voire même de l’aïeul lointain. Cette école où les élèves, respectueux de leurs enseignants, avaient envie d’apprendre. Cette école républicaine qui se transformait en un véritable ascenseur social.
            Parce que je suis enseignant, historien, mais aussi parent, j’ai voulu vérifier par moi-même dans les archives locales. Y aurait-il une trace, quelque part dans les rayons poussiéreux, de cette école parfaite qui n’existe plus aujourd’hui ? Après plusieurs recherches, une première constatation s’impose : les sources sont très lacunaires. Mais des indices laissés par ci par là, montrent que cette école du passé tant regrettée avait aussi ses problèmes, problèmes qui aujourd’hui, occuperaient les premières pages de nos journaux.
Quelle ne fut pas ma surprise, en lisant la correspondance d’un Cognaçais, inscrit à l’école Polytechnique de Paris sous Napoléon, de découvrir le caractère frondeur des élèves, tous issus des plus belles familles de France ! Tout commence en 1812 lorsque de nouveaux pensionnaires intègrent l'école. Les anciens en profitent alors pour les molester (en somme un bizzutage !) malgré le cri des surveillants. Chahutés, ces derniers –des militaires- menacent de prendre les armes. Mais ce sont les élèves en furie qui les prennent et qui croisent la baïonnette contre eux. Du sang coule. Le tumulte est tel que le gouverneur de l’école est alors obligé de faire intervenir la garnison de Paris avec des canons (je rassure ceux qui s’emballent déjà : on ne tirera pas) !
Je fus étonné de voir aussi les violences occasionnées par les pensionnaires de l’école de Marine d’Angoulême dont les locaux sont aujourd’hui ceux de la gare SNCF. Selon des courriers adressés au maire de l’époque (années 1820-1830), ce sont des professeurs molestés, des bibliothèques saccagés par des élèves enragés qui font réagir la population. Les insultes sont innombrables. Un professeur évite même un livre qu’un élève lui envoie pendant qu’il dispense son cours. Ces gestes sont d’autant plus étonnants qu’ils sont commis par des personnes normalement très bien élevées. La liste des pensionnaires est effectivement un annuaire petit format de l’aristocratie française dont quelques rejetons n’ont, semble-t-il, de noble que le nom. Comment les aurait-on qualifiés aujourd’hui ? De « ci-devant sauvageons », de « racailles en culotte de soie » ? Cependant, ces individus étaient à l’époque sévèrement punis. L’enfant du XIXe n’était pas encore l’enfant-roi du XXe et du XXIe siècle. Et les parents allaient dans le sens de l’institution…
Dans les zones rurales de la Charente, les problèmes sont différents. Des rapports d’inspection conservés aux archives nationales montrent des instituteurs peu formés, sachant à peine lire et écrire. Ils sont en proie à l’absentéisme récurrent des élèves. Ce problème est flagrant l’été pendant les moissons. L’hiver, les enfants doivent se déplacer en groupe. Car le plus grand danger n’est pas l’accident de charrette (on est à pieds), ni la « délinquance rurale ». Non le plus grand danger de cette époque, c’est le loup qui attaque les enfants isolés, la plupart contraints de faire plusieurs kilomètres pour aller à l’école. Jusqu’en 1914, le canis lupus hante le département. Il existait même à la préfecture un bureau (celui de la louveterie) chargé spécialement de ce problème. Quant à la discipline, elle dépendait de l’instituteur. À chaque époque son école, à chaque époque ses problèmes !
 

Quand on fêtait le 14 juillet à Angoulême (blog 12 juillet 2012)

 Dans quelques jours des bataillons entiers suivis de véhicules militaires en tout genre défileront devant le Président de la République sur la plus belle avenue du monde. Pour de nombreux Français, la fête nationale se résume à ce défilé militaire impeccable du 14 juillet. Mais pourquoi un défilé militaire ? Pourquoi le 14 juillet ? Comment cette fête nationale était-elle commémorée par nos ancêtres charentais?
Les réponses semblent évidentes. Pourtant vous serez surpris, chers lecteurs, d’apprendre que ce jour n’a pas été choisi en souvenir de la prise de la Bastille du 14 juillet 1789. Lorsque les députés, en juin 1880, proposent le 14 juillet comme date de la fête nationale, il y a, contre toute attente, une véritable levée de boucliers de la part des républicains. Pour ces Messieurs de la IIIe République, la prise de la Bastille est, effectivement, trop synonyme des violences populaires et du sang versé pendant la Révolution. On lui préfère nettement la fête de la fédération du 14 juillet 1790, date à laquelle une immense cérémonie avait été organisée à l’époque pour sceller alors « l’unité de la France » d’où son nom de Fête de la Concorde.  C’est donc en l’honneur de la journée du 14 juillet 1790 que cette fête nationale a été finalement adoptée. Et parce que la France veut, à l’époque (1880), montrer sa puissance militaire retrouvée (après la défaite de 1871 face à l’Allemagne), elle organise à l’occasion de cette journée un défilé militaire pour impressionner nos voisins d’Outre-Rhin et l’Europe. Ce défilé se produit alors à Longchamp. Ce n’est qu’en 1915, pendant la Première Guerre mondiale, qu’il sera exécuté sur les Champs Élysées, ce qui deviendra par la suite une tradition.
            A Angoulême il ne s’est rien passé le 14 juillet 1789 (des événements bien plus importants, objets d’une note future, auront lieu quelques jours plus tard). En revanche, le 14 juillet 1790, de nombreux fédérés charentais ont participé à cette fête de la fédération qui s’est tenue sur le Champ de Mars à Paris. Durant toute la décennie révolutionnaire la journée du 14 juillet sera commémorée par les autorités locales. Mais il ne s’agit pas alors de la Fête nationale proprement dite mais bien d’une fête républicaine parmi tant d’autres. On fête par exemple la journée du Dix-Août qui rappelle la chute de la royauté (10 août 1792) ou encore celle du 21 janvier, date anniversaire de la mort du roi. Ces cérémonies ont toujours eu lieu, à Angoulême, place Beaulieu, à l’endroit même où se dresse aujourd’hui le monument aux morts. A l’époque y avait été dressé l’arbre de la Liberté. C’est sur cette place d’ailleurs et autour de cet arbre symbolique que pour la première fois, en 1792, La Marseillaise fut jouée et entonnée par des milliers de volontaires Charentais qui s’apprêtaient à partir aux frontières défendre la République menacée. La place Beaulieu était ainsi devenue le lieu de rassemblement privilégié des autorités pour tout type de cérémonie. Sous le Consulat (1799-1804), on organise des fêtes très symboliques où se manifeste un véritable culte patriotique et républicain. Situé en face du collège (le futur lycée Guez de Balzac), la place est le lieu idéal pour associer ces deux institutions sacrées que sont l’Armée et l’École. Le jour du 14 juillet, cinq invalides et vétérans de l’armée sont ainsi couronnés sur une estrade devant les élèves, les professeurs et les notables de la ville. Il est demandé ensuite aux cinq meilleurs élèves de venir les rejoindre et de s’asseoir à leurs côtés. Tout est soigneusement préparé pour inculquer les valeurs patriotiques à la jeunesse charentaise. Lorsque Napoléon interdit les fêtes républicaines, ces cérémonies disparaissent. Seuls les républicains, purs et durs, continuent de fêter le 14 juillet. Ils le font secrètement à leur domicile ou encore dans l’auberge du Grand Cerf qui est situé alors près du château d’Angoulême. Ce n’est qu’en juillet 1880 que le 14 juillet retrouve son rang de fête nationale. Notre Champ de Mars local (Mars est le dieu de la guerre), plus apte aux manœuvres militaires et de surcroît situé en face de la caserne du 107e RI, détrônait à jamais la place Beaulieu, devenue aujourd’hui un parking.
            On terminera cette note en rappelant que la prise de la Bastille n’appartient pas aux seuls Parisiens (j’en suis désolé pour eux). Aux archives nationales, il a été permis de retrouver le nom de certains acteurs. Parmi eux, un certain Joseph Sénille, né à Chabanais en 1764. Il est, pour le moment, le seul Charentais connu, qui aurait participé à cette journée mémorable. Mémorable pour la France, pour l’Europe et pour le monde.
 

IL y a 200 ans, 400 Charentais dans l'enfer de la campagne de Russie

 

On célébrait ce week-end en Lituanie le bicentenaire de la campagne de Russie. Un prof d'histoire angoumoisin, blogueur sur Charentelibre.fr, a remonté la trace des Charentais engagés dans cette bérézina napoléonienne. (Article Charente Libre du 25 juin 2012)

 

Il est 9h, 9h10 peut-être, lorsque, en cette matinée du 15 décembre 1812, des files entières d'hommes totalement désorganisés surgissent de la nuit blanche et glaciale. Les habitants des localités de Prusse orientale situées sur la route Vilna-Koenisberg ont du mal à croire que ces spectres en guenilles, ces fantômes hagards vêtus de pantalons dépareillés sont les soldats de l'invincible Grande Armée de Napoléon.

Pourtant, à bien tendre l'oreille pour recueillir des informations auprès de ceux qui réclament une soupe chaude, il s'agit bien des soldats français de cet empereur maître de l'Europe. Rongés par la faim et la maladie, raidis par le froid, pourchassés par les cosaques, ils sont environ 10 000 survivants à enchaîner les kilomètres depuis Moscou. 10 000 survivants, effectivement! Car, six mois plus tôt, ils étaient 530.000 à entamer ce qui allait devenir la légendaire campagne de Russie, reconstituée ce week-end en Lituanie par des nostalgiques de cette époque.

Parmi la masse des combattants de Napoléon, on compte 400 Charentais happés par l'appétit insatiable de la machine de guerre napoléonienne. D'après les nombreux dossiers présents aux archives de la Guerre à Vincennes, un peu plus d'une centaine, à peine, soit le quart de l'effectif engagé, a revu le ciel doux de la Charente.

Parce qu'il s'agit d'une époque assez lointaine, les acteurs de cette tragédie ont été oubliés. Pourtant, en tournant délicatement les feuilles jaunies des vieux registres, on a l'impression de déchirer avec émotion le voile du passé. Des centaines d'individus dont le nom et le destin ont été immortalisés à la plume «sergent-major», semblent ici renaître dans la pénombre d'une vieille salle d'archives.

En consultant celui du 56e régiment d'infanterie, on peut ainsi relever la présence de 137 Charentais dont les trois-quarts sont déclarés disparus «durant la retraite de Moscou », tel Clément Bireau de Villejoubert. Bien fourni en Charentais, le 48e régiment livre, lui aussi, l'identité de 71 conscrits ensevelis sous la neige russe devenue, comme l'a si bien dit Victor Hugo, le linceul de la Grande Armée.

Venant de tous les villages de la Charente, ces hommes ont livré d'abord d'âpres combats contre une armée russe adepte de la tactique de la terre brûlée. Lors de la bataille de La Moskova où plus de 250 000 hommes s'affrontent, le 8 septembre, vingt Charentais disparaissent emportés par la mitraille. Toutefois, c'est lorsque Napoléon décide de quitter Moscou en cendres, le 18 octobre 1812, que l'hécatombe se produit. La chute des températures, l'épuisement et la faim ont raison des plus fragiles en l'espace de quelques jours.

Des Charentais victimes de la Bérézina

Le passage de la Bérézina, les 28 et 29 novembre, est l'un des épisodes les plus tragiques de cette retraite. Malgré des combats victorieux et le sacrifice des pontonniers qui empêchent la destruction totale de l'armée, Napoléon laisse 40 000 hommes au milieu desquels on compte une centaine de Charentais, tous prisonniers des Russes. Malgré une blessure reçue à la tête, le capitaine André Ravard de Lachaise, fait partie des rescapés tout comme le chirurgien Delagarde de Confolens, qui, les orteils gelés, échappe, on ne sait comment, à la captivité.

Au début du mois de décembre, ces guerriers, doués d'une force physique hors du commun, sont à Vilna où le typhus emporte encore des milliers d'hommes. Dans les rues de la capitale lituanienne, c'est alors, pour Ravard et ses camarades, une vision apocalyptique. Les cadavres, par centaines, s'amoncellent en effet sur les trottoirs, devant les maisons d'habitation. Ce n'est qu'au printemps 1813, au moment du dégel, que les autorités creuseront des fosses communes aux abords de la ville empestée par une puanteur insupportable.

De retour en France, les survivants continueront de combattre jusqu'à Waterloo, l'ultime bataille de l'ère napoléonienne. Toutefois c'est sur le plan administratif et politique que les vétérans entament, la paix revenue, une nouvelle lutte : celle de la reconnaissance par la nation des sacrifices consentis en son nom. Il faut, en fait, attendre l'année 1857 pour que la France, par l'intermédiaire de Napoléon III, daigne enfin honorer tous les anciens soldats de Napoléon Ier par l'attribution de la médaille de Sainte-Hélène.

Publique, la cérémonie d'Angoulême s'est produite place du mûrier. Parmi les 400 grognards présents, une petite dizaine avait combattu en Russie. Ces « vieux débris de l'ancienne armée », comme on les qualifiait alors, étaient les derniers témoins vivantsde ce désastre militaire et humain sans précédent.


Le 18 juin 1940 à Angoulême (blog 18 juin 2012)

18 juin. Tout le monde sait ou presque qu’il s’agit d’une date capitale de notre histoire. En réalité, il y a deux 18 juin dans le grand livre de l’Histoire de France. Le premier, la défaite de Waterloo face aux Anglais et aux Prussiens,  a été totalement occulté par le second, l’appel du général de Gaulle qui, dans un contexte de débâcle, ranime l’espoir et laisse entrevoir la renaissance de la France combattante. Aujourd’hui, c’est bien le 18 juin du général de Gaulle que l’on commémore alors qu’au XIXe siècle les journaux aimaient toujours à rappeler la défaite glorieuse de Napoléon sur le Mont Saint-Jean. Cette bataille était alors célébrée par la gauche de l’époque qui voyait en Napoléon le dernier représentant des idéaux de 1789. Bel exemple d’interprétation et de récupération politique.
  Mais intéressons-nous aujourd’hui à ce fameux 18 juin 1940 qui, comme, nous le savons tous, n’est pas instrumentalisé par les différentes forces politiques de notre pays. Lorsque le général de Gaulle, à Londres, parle à la BBC et lance son fameux appel, la France est effectivement dans l’abîme. Paris est aux mains des Allemands qui foncent alors vers le sud. La veille, le maréchal Pétain, a prononcé son fameux discours dans lequel il annonce la fin des combats et l’armistice. À Angoulême, c’est le chaos. Des milliers de réfugiés sont dans la gare en attente d’un train. Des centaines de soldats errent sur les routes à la recherche de leur unité qui n’existe plus. Les autorités sont totalement débordées. Pour s’imaginer la scène, il faut revoir les images du film les jeux interdits. L’histoire a retenu que l’appel du général Gaulle n’avait pas été entendu par les Français de l’époque. Peu connu, émettant d’une radio anglaise dans les circonstances décrites plus haut, le général a eu du mal, effectivement, à faire entendre sa voix. Pourtant un témoin de l’époque affirme que l’appel du général a été porté à la connaissance de milliers de personnes dans la gare d’Angoulême. C’est l’historien Pierre Goubert, qui, un jour, l’a déclaré dans une émission de télévision (apostrophes, me semble-t-il). Alors caporal, il était en compagnie de ses camarades sur le quai de la gare d’Angoulême lorsqu’un employé de la SNCF a la bonne idée de transmettre par l’intermédiaire de son micro le fameux appel. L’anecdote est-elle réelle ? Aucun document ne permet de le confirmer. C’est la raison par laquelle je lance, moi aussi, un appel à témoins, sur cette journée fatidique. Cela ne bousculera en rien notre vision de l’histoire, mais l’information demeure savoureuse et intéressante.
 
 
Quand la Charente manquait d'écoles... (blog 1er juin 2012)

Alors que Vincent Peillon propose un vaste débat sur l’école, je profite de ce blog pour rappeler combien la Charente a souffert pendant longtemps d’un déficit scolaire qui ne sera comblé qu’au moment de l’adoption des lois Ferry (années 1880).  Deux évènements ont incontestablement eu des conséquences graves et regrettables pour notre région. Le premier se produit en 1516 lorsque François Ier décide, par lettres patentes, d’accorder à Angoulême une université. C’est un progrès décisif qui, sur le plan intellectuel et culturel, peut transformer l’Angoumois. Or, prétextant les dépenses colossales qu’une telle création suscite, les échevins de la ville font échouer le projet au grand plaisir des Poitevins et des Bordelais. Angoulême a peut-être perdu ici l’occasion unique de devenir un grand centre universitaire, ce qui aurait donné une nouvelle impulsion à cette ville. Le 2e évènement regrettable se produit en 1762 lorsque les Jésuites sont expulsés. Maîtres du collège d’Angoulême, (il était situé sur l’actuel Conservatoire de musique), ils exercent depuis 1622. Plus de quatre cent élèves fréquentent chaque année cette institution. Leur départ entraîne alors diverses querelles qui finissent par atteindre la réputation du collège d’Angoulême. Ainsi, à la veille de la Révolution de 1789, on ne compte plus que 20 pensionnaires. Les plus fortunés de nos ancêtres peuvent recevoir alors une instruction digne de ce nom dans les localités voisines ou à Paris tandis que les autres se contentent de l’enseignement médiocre dispensés par des maîtres de pension privés.
Lorsque les Parisiens prennent la Bastille en juillet 1789, le constat est alarmant. Un Charentais sur cinq, à peine, se sent capable de signer son acte de mariage. Quant aux Charentaises, le pourcentage, est encore plus effrayant. Elles sont peut-être 5 % à savoir signer ! Mais les écarts sont nombreux d’une localité à une autre. Il apparaît ainsi que les citadins sont mieux « instruits » que les ruraux. L’étude sur le niveau d’instruction des militaires de la Révolution le montrent parfaitement puisqu’une recrue sur trois, native d’un bourg, dispose d’un « minimum d’instruction ». Mais il est frappant de voir aussi combien les « Charentais du Sud » (on entendra par là au Sud d’une ligne Cognac-Angoulême-La Rochefoucauld-Villebois) connaissent mieux les rudiments de l’écriture par rapport aux « Charentais du Nord ». Cette distinction ne se recoupe pas complètement avec la division traditionnelle (et très fluctuante, il faut le reconnaître) entre pays de langue d’oïl et pays de lange d’oc. Il faut également prendre en compte le fait que la partie méridionale de la Charente est un pays de droit écrit depuis le Moyen-Âge. Signalons enfin que le relief a pu être aussi un frein à l’alphabétisation, notamment dans le Confolentais. Quoi qu’il en soit, c’est  bien la IIIe République qui permettra aux Charentais de mieux maîtriser la langue de Molière. Elle permet de rattraper l’erreur de 1762. Malheureusement, force est de constater que nous payons toujours, sans aucun doute et pour longtemps, les conséquences de l’année 1516…
 
 
1848 : Les premières élections présidentielles en Charente (blog 16 mai 2012)
 
Au lendemain de l’investiture du 7e président de la Ve République, qui se souvient des premières élections présidentielles françaises des 9 et 10 décembre 1848 ? Mais surtout, et le plus intéressant pour nous tous, Charentais de souche et d’adoption, comment se comportèrent nos dignes ancêtres (masculins. Les femmes n’éliront leur président qu’en 1965) lors de ce scrutin si capital dans la longue histoire politique de la France ?
À première vue, il n’existe guère de ressemblances entre l’élection de François Hollande et celle qui voit l’arrivée du neveu de Napoléon Ier au palais de l’Élysée – le premier président de la République est effectivement Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III-. Tandis que le premier est élu avec plus de 74 % des voix à l’échelle nationale, le second l’emporte effectivement avec un petit 51, 67%. Le premier a attiré les conservateurs tandis que le second a su rassembler les voix de la gauche. Quant aux modalités d’élection, elles étaient, comme on le verra plus bas, radicalement différentes.
Peu de points communs vraiment ? Pourtant un examen plus approfondi nous permet de receler d’étranges similitudes. Qui aurait imaginé, par exemple, il y a quelques mois, l’élection de François Hollande ? Ses proches, quelques Corréziens et les « Hollandistes » de la première heure, soit 2 % de l’électorat, y croyaient sans doute. Quant à Louis-Napoléon Bonaparte, alors, exilé depuis 1845 en Angleterre, personne n’aurait engagé sa fortune personnelle aussi maigre soit-elle sur son nom. C’est pourtant un événement inattendu qui précipite son retour politique. Une sorte de coup de chance, comme il s’en produit toujours en histoire. Ce coup de chance, c’est pour Louis-Napoléon, la Révolution de février 1848 qui précipite l’avènement de la Seconde République. Pour Hollande, en revanche, de mauvaises langues diraient qu’il s’est produit de l’autre côté de l’Atlantique, à New-York, un jour de mai 2011 dans un Sofitel. Cependant, ce qui rassemble peut-être le mieux ces deux hommes, à 164 ans de distance, c’est sans nul doute leur victoire placé sous le signe du nom et du non. Du nom pour Louis-Napoléon et du non pour Hollande. Car c’est bien le « non » à Sarkozy qui demeure, pour de nombreux experts, la clef du scrutin de 2012. Quant à Louis-Napoléon, c’est sans nul doute son « nom » de famille qui permet à cet inconnu de remporter l’élection.
En Charente, les pourcentages de réussite pour de dernier sont impressionnants. Car bien avant d’être une terre hollandiste, la Charente, fut un fief bonapartiste. Celui que l’on appelait alors « Poleon » a recueilli  en effet plus de 95 % des suffrages dans un département qui affiche plus de 85 % de participation. C’est un véritable raz-de-marée qui vaut à la Charente son surnom de « Vendée bonapartiste » et ceci jusque sous la IIIe République. Le grand perdant de cette élection est le général Cavaignac qui obtient 3,33 % des voix, suivi du radical-socialiste Ledru-Rollin (1,06%). Ces résultats parlent d’eux-mêmes et montrent combien les Charentais de 1848 ont été sensibles à la geste napoléonienne. Le souvenir de la grandeur passée mais également l’enracinement des idéaux de 1789 sont à l’origine de ce succès exceptionnel. Pour les Charentais, en réalité peu sensibles aux idées conservatrices, Louis-Napoléon Bonaparte a été l’incarnation de deux idées fortes héritées de la Révolution : la nation et la propriété. Mais il ne faut guère oublier, non plus, la relative crédulité des Charentais de l’époque. La presse locale avait pris nettement position pour Louis-Napoléon. Le 8 décembre, voici ce que le Charentais écrivait : « Charentais, nommons président de la république le neveu de celui qui rétablit l’ordre et fit cesser l’anarchie de notre pays ». Rappelons enfin que le peuple était faiblement instruit. Peu alphabétisé, il a parfois été guidé dans son choix. Le premier document, émanant de Nanteuil, montre combien les notables ont pu être parfois influents.
En fait on se déplaçait par commune dans l’une des sections de vote. Les bulletins étaient déjà imprimés, mais il était possible d’écrire sur un bulletin blanc le nom d’un personnage dont la candidature n’était pas officielle. En Charente, dix électeurs se prononcèrent ainsi pour le prince de Joinville, un fils de Louis-Philippe alors en exil. Les citoyens avançaient selon leur ordre d’inscription sur les listes électorales. Le vote n’est pas secret. Ainsi c’est devant tout le monde que l’on glisse son bulletin dans une urne.
L’examen local du vote montre que Bonaparte a remporté partout un très net succès, à la ville comme à la campagne. Cependant c’est à Angoulême ou à Ruffec que les sensibilités républicaines se font le plus sentir. Dans les quartiers ouvriers, Ledru-Rollin est parfois devant Cavaignac. Enfin notons qu’il existe certains irréductibles (une dizaine en tout) qui en public n’ont pas hésité à accorder leur suffrage au candidat Raspail, un socialiste-révolutionnaire qui était alors sous les verrous, comme l’indique sur le document 2 l’un des assesseurs du bureau de vote de Ruffec… un moyen comme un autre de prendre position !
 
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